"En élevage de poules pondeuses, nous sommes aujourd'hui asphyxiés"
David Léger, producteur d'œufs bio et fermiers à Esteville (Seine-Maritime) et secrétaire national volailles et œufs à la Fnab, tire la sonnette d'alarme sur la situation économique très difficile des éleveurs de poules pondeuses en bio comme en conventionnel.
David Léger, producteur d'œufs bio et fermiers à Esteville (Seine-Maritime) et secrétaire national volailles et œufs à la Fnab, tire la sonnette d'alarme sur la situation économique très difficile des éleveurs de poules pondeuses en bio comme en conventionnel.

U. A. : Aujourd'hui, les producteurs d'oeufs sont confrontés à de grandes difficultés. La production d'oeufs bio - qui battait encore des records il y a quelques mois - souffre en ce moment terriblement. Comment expliquer une telle crise ?
D. L. : « Nous sommes confrontés à deux phénomènes. Tout d'abord à une surproduction en bio, puis à une très forte augmentation des coûts de production qui impacte la gestion économique de nos élevages et met à mal l'avenir de toute une filière. Pour expliquer le premier point, il faut revenir en arrière. Il y a quatre à cinq ans, il y a eu une forte demande du marché de l'oeuf bio portée par le consommateur et la pression conjointe de certaines ONG qui souhaitaient changer de mode de consommation. C'était alors un marché porteur à deux chiffres. Du coup, en aval, pour répondre aux besoins croissants du marché, il y a eu une forte prospection pour trouver de nouveaux éleveurs. Les agriculteurs y ont vu là le moyen de se diversifier et leur engouement pour ce type d'élevage en bio s'est nettement fait sentir dès 2018. Mais les délais d'attente pour construire un élevage de poules pondeuses bio vont de 1 à 3 ans avant que les oeufs n'arrivent sur le marché. Nous sommes en plein dedans... De nombreux poulaillers viennent de sortir de terre alors qu'en parallèle la demande a commencé à baisser dès la fin du premier confinement. En 2021 elle a diminué de 7 % par rapport à 2020. Il est toutefois bon de souligner que nous sommes sur une consommation en bio qui reste élevée, mais la production ayant largement dépassé le niveau de consommation, il y a surproduction, c'est imparable. Pour l'heure, les centres de conditionnement ne peuvent pas continuer inlassablement à déclasser. Ils perdent trop d'argent avec les oeufs bio. Il va donc bien falloir rééquiliber le marché...Le second point qui met à mal nos entreprises est celui de la très forte augmentation des coûts de production. La hausse continue du prix des matières premières composant l'alimentation des poules pondeuses entraîne une augmentation du prix de l'aliment qui, à lui seul, représente près de 70 % du prix de revient de l'oeuf. Avec toutefois une différence entre productions bio et conventionnelles. En élevage conventionnel, les coûts des céréales et des protéines végétales flambent, donc le coût de l'aliment augmente. En bio, c'est un peu différent. Nous avons eu un changement de réglementation européenne au 1er janvier dernier : on est passé de 95 % à 100 % de l'alimentation des poules en bio. Les 5 % étaient du gluten de maïs à 70 % de protéines conventionnelles. Il faut depuis janvier les remplacer par de la protéine végétale bio, à charge pour les fabricants d'aliments de revoir leur formulation en augmentant de façon importante la part de soja et en diminuant celles de pois et de féverole. De ce fait, cette forte demande en soja bio, française mais aussi européenne, pour nourrir les poules, déstructure complètement le marché de la protéine végétale bio. Pour le moment, on prend ce soja bio à d'autres marchés mais nous risquons des pénuries à venir... »
U. A. : Quels sont les signes ?
D. L. : « Pour le moment, le premier signe que nous voyons est la flambée du cours du soja bio. Nous sommes passés en quelques semaines d'un coût de l'aliment de 530 euros la tonne à 630 euros, voire 650, soit + de 20 %. En parallèle le coût de production de la poulette a aussi augmenté, et à toutes ces hausses conjuguées s'est ajoutée l'envolée de nombreuses autres charges (énergie, transport, main-d'oeuvre...) qui vont s'enchaîner sur 2022. »
U. A. : Comment font les centres de conditionnement pour limiter la production bio ?
D. L. : « Pour tenter d'enrayer cette crise, les centres de conditionnement augmentent la durée des vides sanitaires, déconvertissent des poulaillers pour les passer en plein air ou cherchent à rompre les contrats passés avec les éleveurs (contrats indexés sur le coût de l'aliment, NDLR) car ils ont eux-mêmes toutes les peines à répercuter une revalorisation de leurs prix de vente dans les négociations commerciales engagées avec la grande distribution dans le cadre d'Egalim 2 alors que cette loi prévoit une indexation automatique des prix en fonction des matières premières agricoles. »
U. A. : Y a-t-il beaucoup de producteurs impactés ?
« C'est pour le moment difficile de le dire car nous ne sommes qu'au début de cette nouvelle réglementation en bio. Mais j'en profite pour souligner que malgré nos contrats d'éleveurs, ceux-ci ne valent rien, ou pas grand-chose, en cas de crises conjugées comme celles que nous traversons parce que nos centres de conditionnement n'ont pas contractualisé sur les coûts avec la GMS. »
U. A. : Quelles sont les perspectives ?
D. L. : « La priorité des priorités est de rééquilibrer économiquement tous nos élevages, et cela quel que soit le type de production par une revalorisation de nos prix : de 2 centimes par oeuf issu de poules en cages, au sol ou en plein air, et de 4 centimes par oeuf biologique afin de prendre en charge l'augmentation des coûts de production. »
Propos recueillis par Laurence Augereau